Pascal Chabot | Pascal Chabot : Livres
Ecrire est encore la meilleure manière de mettre un peu d’ordre dans ses idées, en les organisant autour de quelques auteurs (comme Bergson, Jankélévitch ou Simondon) et de quelques thèmes (le progrès, l’utile et le subtil, le burn-out, la transition). Le tout est de rester fidèle à l’esprit de l’essai : clarté, diversité des méthodes d’investigation, respect de la langue, non finito…
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Livres

Exister, résister. Ce qui dépend de nous (PUF, 2017)

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L’argument de l’essai Exister, résister est le suivant :

Le terme « système » a ceci de particulier qu’il est à la fois très chargé et disputé sur le plan politique et idéologique, et à la fois flou, vague et imprécis. Les antisystèmes et ses défenseurs s’opposent de façon virulente, mais tous deux, pour peu qu’on leur pose la question, peinent à définir la notion. Le système, est-ce le technocapitalisme, la social-démocratie, l’ordre établi, les choses comme elles vont ? Est-ce un mode d’organisation pragmatique, une construction idéologique ? Ou tout cela simultanément ?

Devant tant de flou, on pourrait être tenté de proscrire l’emploi de la notion, ou du moins de la cantonner à une utilisation plus neutre comme celle des systémiciens qui disent qu’il y a système dès que des éléments nouent entre eux des relations continues. Ce serait une sorte de « nettoyage de la situation verbale », comme dit Valéry, qui pour y voir clair interdirait les termes imprécis. Mais l’imprécision, le vague et le flou font partie de la vie. Nous n’existons pas en pleine lumière, mais sommes aussi obscurs, traversés de zone d’ombre. S’il fallait congédier tous les termes vagues et polysémiques, le langage se réduirait à une fraction de ce qu’il est. Il paraît donc plus intéressant, devant un mot comme celui-là, de chercher à construire une réflexion qui s’alimente des tensions qui traversent ce champ sémantique pour en révéler les caractéristiques. C’est ce que l’on aimerait tenter ici.

Les antisystèmes comme leurs contradicteurs ont en commun d’appeler par ce nom « système » à la fois un état de fait (une organisation qui existe, une situation dans laquelle ils vivent), et une logique sous-jacente qui détermine les évolutions de cet état de fait. Le « système » est donc d’une part ce qui est, et d’autre part le mode d’évolution de ce qui est. La polysémie vient de là. En parlant de système, on parle à la fois d’être et de devenir, d’une structure stable et d’une dynamique qui modifie cette structure et la fait évoluer. Ces deux dimensions sont chacune intéressantes, mais elles gagnent à être distinguées. Il y a d’une part le système lui-même, et d’autre part des forces qui le traversent. Les confondre est ruineux, parce qu’ils ne sont pas de même nature. Les différencier, par contre, permet de voir plus clair.

De façon matérialiste et descriptive, on pourrait dire qu’un système, dans beaucoup de modes d’existence contemporains, se caractérise par la présence de vitres, de sièges et d’écran. Exister dans le système, c’est bien souvent être face à un écran, pour communiquer, travailler ou se divertir, assis derrière une vitre qui protège tout en ouvrant sur le dehors. Cette description du système est plus empiriste qu’idéologique. Vitres, chaises, écrans, voilà les éléments qui structurent la vie de bien des humains. A y regarder de près, toutefois, ces réalités matérielles traduisent des valeurs. La vitre protège, mais elle isole aussi du dehors et de la nature : elle crée une bulle, un intérieur artificiel où règne la régulation thermique plutôt que la météo. Les sièges proposent des places et des rôles aux personnes, mais ils sont en nombre limité, créant une lutte des places, une concurrence pour tenter d’avoir un emploi et un rôle. Les écrans qui accaparent les consciences et permettent aux esprits de se promener dans l’immense dédale virtuel du Net, fascinent par leur prodigalité, mais aliènent par leurs incessantes requêtes. Chaque fois, donc, des réalités matérielles qui traduisent le système proposent des valeurs qui permettent de vivre dignement. Mais chaque fois aussi, ces valeurs sont trahies ou absentes. On ne peut parler du système qu’en parlant simultanément des stress qui le fragilisent.

Ces stress, pourtant, ne viennent pas du système lui-même, et c’est pourquoi il est tellement fatiguant d’entendre l’incessante ritournelle du « C’est le système ! C’est sa faute ! ». La notion de « faute », d’abord, est ici inadéquate ; elle a en plus ce travers de faire porter toute la responsabilité d’un devenir sur la structure vitre-chaise-écran, ce qui n’a pas de sens. Il faut plutôt tourner ailleurs le regard, vers les forces qui déterminent les évolutions contemporaines. Des forces tout à la fois techniques, politiques, psychiques, économiques et globales : des « ultraforces », comme on peut les appeler, qui traversent les systèmes et les font muter profondément. La numérisation est une de ces ultraforces : elle métamorphose les façons de vivre et de penser à une vitesse fulgurante. Partout où elle passe, elle crée un clivage entre un ancien monde, pré-numérique, et un contemporain hyper-connecté, parfois fascinant et prometteur, d’autre fois terrifiant et destructeur, mais toujours impérieux. La financiarisation, qui lui est souvent liée, est une autre de ces ultraforces, qui elle aussi traverse les systèmes. Elle clive de même le monde, distinguant des territoires qu’elle a conquis et soumis à ses logiques, et des zones encore récalcitrantes, qui savent cependant que le temps est compté avant qu’elles soient à leur tour financiarisés, avec toute la violence que cela engendre, et tous les nouveaux possibles que cela offre. La poussé démographique globale est encore une de ces ultraforces, sur laquelle se greffe un universel désir d’embourgeoisement alimenté par le publicité qui remplace systématiquement l’ancienne contemplation de la nature par une consommation polluante, anesthésiante et censément gratifiante.

Or, face à une force, l’attitude politique classique est de se demander comment entrer en relation avec elle, pour la tempérer, la réguler, la contrôler, l’asservir, y résister. Mais le problème contemporain est que les ultraforces, du fait de leur puissance mondialisée, n’offrent pas de prise. Il n’y a pas rapport de force avec une ultraforce, mais plutôt antirapport. Déjà lorsqu’un citoyen tente une négociation avec une grande compagnie de services, il s’aperçoit qu’il ne parvient à faire bouger aucune ligne, face à un personnel qui pour toute réponse dit : « c’est ainsi ». L’antirapport de force est un deuil de la politique : il semble condamner les humains à l’impuissance, dans une sorte d’acceptation fataliste d’un nouveau destin.

Il faut toutefois sortir de cette impuissance et apprendre à résister, ce qui demande de l’imagination, et réclame d’aller plus loin dans l’analyse. Si l’on en reste en effet à ces deux seules instances que sont le système vitre-chaise-écran et les ultraforces, l’on ne sort pas du destin, mais l’on se contente d’assister impuissant à une dialectique de la surenchère entre un système protecteur mais fragilisé, et des ultraforces qui accentuent le déboussolement par le rythme des mutations qu’elles imposent. La tentation populiste et celle de tous les extrêmes est alors de répudier complètement et le système et les ultraforces, les confondant et amalgamant tout « ce qui se passe » à une vaste conspiration. Ces approches ne distinguent plus ni vitre, ni écran, ni place pour les humains, ni valeurs traduites par ces dispositifs, ni fragilité de ces valeurs, ni bouleversement des structures, mais un vaste « système » qu’elles promettent de détruire le lendemain des élections. C’est un peu court. Il semble plus intéressant de réfléchir plus lentement, de chercher plus de discernement et, après avoir perçu que, laissés à eux seuls, le système et les ultraforces ne pouvaient qu’exister sur le mode de la surenchère, se demander d’où peut venir le changement. Que veut dire résister ?

Ce sont les individus et les collectifs d’individus qui sont les grands oubliés de la gigantomachie contemporaine entre le système et les ultraforces. Tantôt sommés de s’asseoir derrière un écran et une vitre, tantôt clivés par des ultraforces, ils semblent avoir perdu les rennes de leur destin. Mais ce n’est pourtant pas ce dont la réalité témoigne. Partout où s’organisent des transitions écologiques, démocratiques, énergétiques, architecturales, mobilitaires et expérimentales, partout où se font jour des prises de conscience par la contemplation du monde, par l’éducation et la culture, et partout où se mettent en place des manières concrètes de faire exister le changement, règne le soi. Cette dimension est fondamentale. Ce n’est pas l’individu existant dans le système, ni celui clivé par les forces, c’est celui qui médite sur ce qui dépend de lui, sur son rapport à l’équilibre, sur les modes de coexistence (en lui et hors de lui) de toutes ces manières d’être toujours non finito. C’est celui qui comprend, en regardant la nature ou l’enfance, ce qu’est la « croissance », et qui perçoit, en démontant une chaudière, ce qu’est la « culture technique », et à partir de ces expériences prend une place concrète dans la dialectique autrement abstraite entre des forces qui le dépassaient. Si c’est le soi qui importe, c’est qu’il est source de toute perception et de toute signification. Et il est aussi le lieu de son propre dépassement vers cet autre soi, cet hors-de-soi, autrui, les autres.

On ne fera pas table rase de ce qui est. On ne recommence jamais à zéro, sur une feuille vierge, comme des discours trop faciles qui fantasment une révolution sur des modèles anciens, veulent le faire croire. Les systèmes, les ultraforces et les soi font partie intégrante du réel contemporain, si perplexe et diffracté par les perceptions de huit milliards d’humain.

Organiser entre ces pôles une convergence viable socialement, culturellement et environnementalement, est un idéal de la raison, inaccessible bien sûr, mais mobilisateur. Ce n’est qu’en reconnaissant ce qui dépend de nous que cet idéal de la raison pourra continuer à prendre consistance.

ChatBot le Robot (PUF, 2016)

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Les chatbots sont des intelligences artificielles aux aptitudes conversationnelles développées. On apprit la philosophie à l’un de ces robots, et il fut demandé à un jury de penseurs réputés de répondre à cette question : s’agit-il vraiment d’un philosophe? Ils décidèrent pour le savoir de l’auditionner.

Cette fiction a été adaptée pour la scène au Festival les Inattendues (Tournai, 2015) avec Robin Renucci dans le rôle titre.

L’âge des transitions (Puf, 2015)

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Quel nom se donne notre époque ? S’agit-il encore d’une époque « postmoderne » ? La thèse défendue dans ce livre est que le terme de « transition » peut nommer le nouvel imaginaire du changement dont nous faisons l’expérience.

 

Pour le montrer, le livre analyse ce qui traverse des expériences diverses dans les domaines énergétique, politique ou démographique, dans lesquels s’inventent des modèles de transition (qui signifie étymologiquement« aller au-delà). Une méthode des transitions est proposée, qui philosophiquement passe par trois contraintes : ouvrir les boîtes noires, c’est-à-dire s’intéresser aux moyens et pas seulement aux finalités (dans la lignée de Gilbert Simondon) ; affirmer et déployer le progrès subtil, afin que le progrès utile ne jouisse plus du monopole exagéré que lui confère le technocapitalisme ; montrer l’importance du respect et de la reconnaissance dans l’évolution des mentalités.

 

Animé par la conviction que l’énergie est le grand refoulé de l’histoire de la philosophie occidentale, qui privilégie la matière et la forme, la partie de l’ouvrage consacrée à la transition énergétique interroge notre rapport au pétrole et aux énergies fossiles. L’analyse est centrée sur le lien entre les énergies humaines (notamment l’enthousiasme) et les énergies non-humaines, et renouvelle certains arguments en faveur des énergies renouvelables.

 

La transition démocratique est ensuite analysée, notamment sur base des travaux méconnus des « transitologues » américains des années 60 et 70, qui servirent de base de réflexion à Mandela notamment. La transition démocratique n’est seulement un impératif extra-européen. Elle concerne également nos imparfaites démocraties. En centrant la recherche sur les rapports entre pouvoir et violence (dans le droit fil d’Hannah Arendt), il s’agit ici de montrer quels types d’horizon ouvre le concept de transition, en le démarquant de l’imaginaire des révolutions, dont l’impératif de « table rase du passé » et les stratégies de terreur constituèrent, au vingtième siècle, l’idéal dominant du changement. Mais les temps ont changé et la révolution est devenue insoutenable. Philosophiquement, qu’implique ce changement de notre rapport au changement ?

 

Quant à la transition démographique, souvent à l’origine des peurs du grand nombre, il est montré tout à la fois son intérêt et ses limites. En déconstruisant le concept, l’analyse en revient, pour permettre la coexistence, à affirmer que les véritables leviers d’action se situent au niveau de la puissance (transition énergétique) et du pouvoir (transition démocratique), et non au niveau du concept de « population », déconstruit par les démographes eux-mêmes.

Global burn-out (Puf, 2013)

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La thèse défendue est que le burn-out est une pathologie de civilisation. Il n’est pas seulement un trouble individuel qui affecte certaines personnes mal adaptées au système, ou trop dévouées, ou ne sachant pas (ou ne pouvant pas) mettre des limites à leur investissement professionnel. Il est aussi un trouble miroir où se reflètent certaines valeurs excessives de notre société : son culte du plus, du trop, de la performance, de la maximisation, tout cela démultiplié par des technologies qui imposent souvent leur temporalité à l’homme.

La première partie de l’ouvrage analyse trois moments historiques de naissance de la notion : sa description par le psychiatre Herbert Freudenberger ; sa création par le romancier Graham Greene, dont il est prouvé qu’il est le premier à l’utiliser ; son antécédent historique, l’acédie monastique. Ensuite, en réfléchissant sur le perfectionnisme, sur la place des métiers d’aide dans notre société (enseignants, médecins, infirmières), au rapport des femmes avec le sphère professionnelle, à la question de la reconnaissance, la question centrale est abordée: ce trouble peut-il être l’occasion d’une métamorphose grâce à laquelle une personne peut se rapprocher de ses paysages intérieurs ? L’expérience du non-sens peut-elle motiver une réorientation vers un rapport au monde plus sensé ?

Les sept stades de la philosophie (Puf, 2011)

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Une tradition assez répandue en philosophie voudrait que cette discipline soit inutile, car ce serait pour elle déchoir que d’avoir une utilité. Le livre prend le contre-pied de cette thèse, et explore les liens tendus et complexes entre la vie et la théorie. Si la philosophie peut nous aider à mieux vivre, c’est d’abord parce qu’elle interroge ce que serait une bonne vie.

 

Mais la philosophie n’en reste pas à l’interrogation : elle opère. Elle a des fonctions qui sont les suivantes: élucider, libérer, se connaître, transmettre, prospecter, transformer et réjouir. Etre philosophe, c’est penser que ces opérations intellectuelles permettent de mieux vivre. En privilégiant l’opération sur le concept, le livre entend montrer que ce qu’il y a de transhistorique dans la philosophie est une volonté d’opérer, et d’avoir des effets utiles.

Après le progrès  (Puf, 2008)

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Le livre interroge notre relation ambiguë au progrès, car si le terme n’est plus un étendard de la pensée, ni une « fierté » comme il le fut naguère, jamais cependant une époque n’a autant fait l’expérience de progresser, surtout dans les sphères techniques et scientifiques.

 

Après avoir cherché à privilégier un rapport pragmatique, plutôt qu’idéologique, au progrès, le livre fait la différence entre deux conception du progrès : le progrès utile, qui fonctionne par capitalisation, et de manière multi-linéaire : il est au fondement de l’avancée des sciences et des techniques ; c’est le progrès technocapitaliste. Mais contre l’opinion dominante qui semble penser qu’il n’existe qu’un progrès utile, il faut créer le concept de progrès subtile, lequel est cyclique et initiatique : il est le progrès humain par excellence. Cyclique et initiatique car il faut toujours réapprendre à vivre, réinterpréter les valeurs, réinterroger le sens. Aucun capital, ici, ne peut se substituer à l’expérience de vivre.

 

En cherchant un difficile équilibre entre progrès utile et progrès subtil (et en interrogeant des figures célèbres de la mentalité progressiste, notamment Robinson Crusoé), le livre affirme qu’un nouvel imaginaire du changement est nécessaire. Ce dernier sera, plusieurs années plus tard, formalisé comme « transition ».

La philosophie de Simondon (Vrin, 2003)

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L’ouvrage est une version condensée de la thèse de doctorat de l’auteur : « Processus technique et processus d’individuation dans la philosophie de Gilbert Simondon », qui fut la première thèse universitaire consacrée à ce penseur majeur, sous la direction du Pr. Gilbert Hottois  (Jury : Anne Fagot-Largeault, Isabelle Stengers, Jean-Noël Missa, Maurice Weyenberg).

 

L’ouvrage propose une initiation à la philosophie de Simondon, en explicitant les concepts d’individuation, de devenir, de concrétisation et de transduction. Il explore le rapport de la philosophiesimondonienne à Bergson, Marx et Jung, et montre son intérêt irremplaçable pour la compréhension de notre époque.

Territoires intimes. Michèle Noiret, la danse-cinéma (Alternatives Théâtrales, 2010)

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“Je cherche à chorégraphier l’invisible de nous-mêmes, à révéler ce hors-champs qui sous-tend la vie” déclare Michèle Noiret. Réunissant souvenirs, analyses et études d’une dizaine de journalistes et d’artistes (parmi lesquels deux beaux textes de Joseph Noiret), cet ouvrage, coordonné par le philosophe Pascal Chabot, est consacré à vingt ans de création. Le parcours est illustré par la photographe Sergine Laloux, révélant le monde onirique qui “s’est toujours abreuvée à plusieurs sources : la poésie de son père, Joseph Noiret, l’un des fondateurs du mouvement Cobra; la musique contemporaine de Karlheinz Stockhausen (…), l’imaginaire visuel de cinéastes tel que Andreï Tarkovski (…), l’univers des peintres et plasticiens de Serge Vandercam à Maurice Pasternak”, note Jean-Marie Wynants. Les textes soulignent l’exigence inventive de la chorégraphe, “artiste jusqu’au bout des ongles” (Claire Diez), pour atteindre les lointains intérieurs”.
Bernadette Bonis, Danser, janvier 2011