Philosophe

Journal d’un philosophe confiné

J

jour 3 – 20 mars 2020

Hommage aux soignants

Il y a du nouveau sur le front du burn-out. Des personnes qui, voici quelques semaines encore, peinaient à sortir de l’hiver, redoutaient de nouvelles pressions et se demandaient comment elles tiendraient jusqu’à l’été, se retrouvent chez elles, désœuvrées. Elles redécouvrent leurs enfants et la télévision. Le temps a pour elles changé de nature, ce qui n’est pas sans agrément.

Mais tout n’est pas à l’arrêt, et ceux sur qui reposent la charge d’assurer la viabilité du système apprennent ce que c’est que de monter en puissance. Les gestionnaires de réseaux informatiques, les manutentionnaires de la distribution, les caissières, les livreurs, les logisticiens de l’énergie, les journalistes, les experts, les policiers, les politiques, tous ceux-là ne comptent plus leurs heures. Ils forment comme l’ossature d’une société a minima. Ils orchestrent et régulent l’approvisionnement en vivres, en informations et en normes de ce qui n’est plus un tissu social riche en interactions, mais un paysage de bulles contigües, un pays soudain alvéolaire, où chacun se confine et se restreint. Il faut sûrement repenser bien des paramètres durant des nuits anormalement calmes pour qu’une société hyper-complexe et frénétique puisse ainsi s’essentialiser. Hommage donc à ceux qui gèrent ce coma artificiel.

Pour celles et ceux qui sont au front

Mais hommage, à un niveau plus profond encore, à celles et ceux du front qui partent le matin, la boule au ventre, vers des hôpitaux où l’incertitude, c’est-à-dire la peur, s’est installée. Il s’agit d’abord, avant de s’héroïser, de personnes absolument normales qui peuvent se sentir coupables de laisser leurs enfants toute la journée seuls. Mais il faut y aller. Ils sont à un stade où l’on ne réfléchit plus. Réfléchir est le luxe des confinés. Celles-là, ceux-là, vont au-devant de ce qu’ils n’auraient jamais imaginé.

Impossible de ressentir ce qu’ils ressentent, qui est au-delà des mots. Mais à voir ces images italiennes de salles emplies de lits, à entendre le sifflement de l’oxygène entrecoupé de quelques râles parfois, on se dit qu’on est au-delà de l’intense. Des patients couchés sur le ventre, dans une position aussi paradoxale pour l’homme que de reposer sur la carapace pour une tortue, se font attaquer sous leurs yeux par un ennemi invisible. Alors ils surveillent, ils tubent et détubent, ils vont de l’un à l’autre, sachant que les anti-viraux ne fonctionnent pas bien, que toute leur miséricorde et leur sollicitude ne suffira pas, que les phrases de réconfort lâchées derrière leurs masques ne seront probablement pas entendues. Mais pas le temps de trop s’attarder, toujours mordre sur sa chique. D’autres cas arrivent, tandis que d’autres encore repartent, irrémédiablement couchés. On parle de vague, et une vague cela se calcule, cela se prépare. J’imagine que parfois, retrouver les tableaux Excell peut soulager en mettant l’émotion à distance. Car enfin il faut tenir.

Et puis sans doute y a-t-il aussi la fierté de voir ceux qui ont traversé l’épreuve quitter le service bien droit sur les deux pieds, osant même une petite blague, promettant de revenir, après, avec une bouteille de vin. Il y a des victoires.

un nouvel épuisement

Burn-out ? Au-delà ou autre chose, un nouvel épuisement qui n’a pas encore reçu de nom. Ce furent des médecins qui inventèrent le terme, le docteur Lechat, léprologue belge au Congo en 1957 qui disait qu’il était possible d’être consumé, puis le docteur Freudenberger, à New-York, vers 1973, qui comprit qu’il était aussi cramé que les toxicomanes qu’il tentait de soulager. Depuis, le terme a fait florès. Dans la composition du burn-out contemporain sont entrés, à côté de la fatigue extrême, le manque de reconnaissance et le sentiment d’œuvrer dans l’absurde. Or ces éléments-là manquent dans le tableau d’épuisement des soignants du front actuel, et c’est pourquoi le terme n’est sans doute pas adéquat.

La reconnaissance est énorme, qui s’exprime à 20 heures quand toute la chaîne des soins se fait applaudir. C’est la reconnaissance qui encourage, qui admire, qui offre l’énergie qu’elle a pour soutenir ceux chez qui elle s’estompe. Si bien sûr cette reconnaissance ne suffit pas, elle reste, à n’en pas douter, précieuse à ceux qui la reçoivent et doit être rappelée. Quant au sentiment d’absurdité qui accompagne parfois certains burn-out, il ne fait pas partie du tableau. C’est au contraire tout le reste, inessentiel, qui paraît manquer de réalité et de sens.

En définitive, n’est-ce pas le terme de dévouement qui convient le mieux ? Mais à une condition cependant, c’est qu’après le retour à la normale – car on y reviendra, l’humanité normalisant toujours l’anormal -, le soin ne passe plus comme trop souvent derrière d’autres impératifs. Il y a une phrase de Freud qui doit être méditée. « Avec la Modernité, écrivait-il, trois métiers sont devenus impossibles : soigner, éduquer, gouverner ». Ce sont les métiers de l’humain, c’est-à-dire les métiers du dévouement. Et s’ils sont frappé d’impossibilité, c’est qu’ils ne peuvent se prévaloir ni de perfection technique, ni de rentabilité économique. Ils sont d’un autre ordre. Ils soignent l’humain et la société. Prendre soin du soin, voilà peut-être le meilleur hommage qu’on peut leur rendre.

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