Philosophe

Journal d’un philosophe confiné

J

jour 45 – 1er mai 2020

15 mouvements de fond

Durant cette période particulière, la philosophie subit, dans ses débats, ses certitudes et ses inquiétudes, quinze évolutions de fond, qui vont sans doute déboucher sur un paysage intellectuel renouvelé.

Clôturant ici ce journal de confinement dont La Libre, que je remercie, a publié sur son site les 27 articles écrits au long de ces quarante-cinq jours, j’aimerais faire le point sur les lignes qui ont bougé. Le moment, on l’a dit, fut exceptionnel pour la philosophie. Un pareil basculement dans l’inconnu se produit rarement. On n’assiste pas souvent à cette sorte de gel d’une civilisation qui, dans sa lutte, est forcée de s’en tenir à l’essentiel pour passer l’épreuve. Le vocabulaire évolua, les priorités changèrent, rien finalement ne resta indemne. Comme tout le reste, la philosophie elle-même subit, dans ses débats, ses certitudes et ses inquiétudes, des évolutions de fond, qui sans doute vont déboucher sur un paysage intellectuel renouvelé. La philosophie étant la tectonique du sens commun, il se pourrait que ces mouvements s’inscrivent dans la durée.

Les quinze lignes

Voici donc quinze lignes qui ont bougé :

  1. Notre rapport à la nature. Le rapport à la nature s’avéra plus ambigu que ne le disaient certains discours. Offrant le meilleur, cette nature rappela qu’elle était également capable de générer la pire des attaques virulentes. Les humains, animaux dénaturés qui se protègent en s’éloignant de la nature, s’appuyèrent sur leurs techniques pour s’immuniser.
  2. Une fragilité nouvelle. C’est une fragilité nouvelle de l’humanité qui se révéla, une vulnérabilité qui nous laissa désemparés, obligés de nous calfeutrer. Le colosse de la civilisation comprit qu’il avait parfois des pieds d’argile.
  3. La mort. Ordinairement peu visible dans nos sociétés, la mort reprit un temps la première place, et montra sa désolante absurdité, face à laquelle les justifications métaphysiques traditionnelles s’avérèrent inopérantes, et du reste furent assez silencieuses.
  4. Une cure anti-cynique. Contrairement aux procès en cynisme d’avant la crise qui prédisaient que l’économie l’emporterait toujours et quoi qu’il arrive sur les autres préoccupations, ce furent la vie elle-même et la santé que l’on considéra comme prioritaires, au point de leur sacrifier ce qui se révéla secondaire. L’humanité n’avait pas connu une telle cure anti-cynique depuis longtemps.
  5. La revanche d’estime. Les métiers empiriques et humanistes de la santé, alliés à tous les invisibles de la logistique qui alimentent et rendent possibles nos sociétés, prirent leur revanche d’estime, voire ultérieurement de rémunération, face à une économie des services dont l’habituelle autosatisfaction fut réduite au silence.
  6. Un tri. L’épreuve du confinement fut pour beaucoup une occasion de trier parmi les manques entre ceux qui parurent dérisoires, et ceux qui se révélèrent essentiels. Parmi ces derniers, la convivialité humaine sembla s’affirmer comme prioritairement nécessaire au sens de l’existence. Dans L’enfer, c’est les autres de Sartre, c’est la formule qui est splendide, pas l’idée.
  7. Les bienfaits du silence et de l’air pur. Ces moments furent aussi une expérimentation à l’échelle mondiale des bienfaits du silence, de la qualité de l’air retrouvée, et de l’apaisement. Chacun gardera dans les narines le souvenir de villes qui cessèrent de puer, prouvant de manière incontestable la nécessité de tourner au plus vite la page des hydrocarbures. Que les bourses acceptèrent un temps de payer pour se débarrasser de leur pétrole en restera le symptôme révélateur.
  8. Une consommation de proximité. Ce fut aussi un matérialisme de la proximité qui fut cultivé, dans l’impossibilité de se tourner vers le globalisme d’enfants gâtés qui est l’autre nom de la société de consommation sans conscience. Les méditations sur les qualités comparées des textiles, l’existence des merceries, les nombreuses manières de cuisiner les œufs et la provenance des réactifs chimiques vinrent balayer l’habitude du « cela va de soi ».
  9. Un changement rapide et radical. Dans ces changements s’affirma aussi la preuve qu’une société humaine, dans certaines conditions, est capable de se modifier vite et radicalement, fut-ce pour un temps, ce qui démentit la conviction auparavant très répandue d’une impuissance de la politique.
  10. L’État arbitre et décideur. Dans ce contexte, l’État retrouva un rôle d’arbitre et de décideur prévenant, au lieu de se contenter du second rôle d’intendant général. Que ce fut, pour la première fois dans l’histoire de notre pays, une femme qui s’y employa en reléguant à l’arrière-plan les excités des différents communautarismes ne manqua pas d’une certaine saveur.
  11. La probité. Sur le plan intellectuel, la probité, valeur phare de ceux qui cherchent dans l’incertain et redoutent le péremptoire autant que l’erreur, s’imposa au-dessus de la mêlée médiatique. Elle disqualifia sans trop de contestation les ordinaires théories du complot et les procès systématiques en incompétence des responsables, qui sont la critique ordinaire des sans-critiques.
  12. Résilience et réorganisation. La résilience et la réorganisation de toute une société purent se constater, lesquelles furent notamment possibles grâce aux écrans et aux réseaux qui s’affirmèrent autant indispensables et faciles d’utilisation que lassants, intrusifs et potentiellement dangereux par les contrôles qu’ils permettent.
  13. Les solidarités solides. À l’individualisme borné dont on affirmait le triomphe depuis les années quatre-vingt, furent opposées des solidarités solides, parfois agréables et valorisantes. Des liens simples mais précieux prirent le relais d’un système complexe, en panne forcée.
  14. Les abandonnés. Cette tentative d’humanisation de la société, y compris au cœur des soins, se révéla d’autant plus précieuse que la crise montrait à vif la douleur de vieillir seul et de mourir mal. On n’oubliera pas de sitôt le désespoir des abandonnés.
  15. Patience et relativité. Enfin, dans cette grande temporisation, l’on retrouva parfois l’agrément de la patience, et l’on eut l’occasion de relativiser un peu les impératifs, les stress et les hypocrisies de l’ordinaire vie « normale ».
Les nouvelles questions

Il est difficile de savoir ce qui restera de ces mouvements, et lesquels pourront perdurer. Pour le moment, l’heure est encore à certains deuils. Des secteurs sinistrés, notamment ceux des nourritures de l’esprit et des nourritures du corps, s’interrogent et font leur compte. Mais les lignes qui ont bougé montrent la nécessité, pour la suite, d’être à la hauteur des nouvelles questions. Les idéologies radicales ont encore un peu plus montré leur inanité : la révolution prolétarienne, le technocapitalisme cynique, les mouvements technophobes de retour à la nature, et l’extrémisme de la haine bavarde en sortent disqualifiés, incapables de répondre à ces quinze mouvements de fond. Reste à se recentrer sur qui se révéla fondamental : la vie et la « qualité de vie » des citoyens, au service desquels doivent travailler les moyens et les pouvoirs. Il n’y aura pas d’ »après » magique. Mais il devrait y avoir des décisions prises en connaissance de cause.

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