Philosophe

Journal d’un philosophe confiné

J

jour 28 – 14 avril 2020

“Reset” ou recettes ? Quelques a priori sur l’ “après”

Pour le dire de façon brève et paronymique, deux options également impossibles se présentent pour décrire cet “après” dont on parle tant : le “reset” ou les recettes. Ces paronymes désignent deux scénarios très différents, aux antipodes l’un de l’autre. Dans le cas du “reset”, on remettrait pour ainsi dire les compteurs à zéro, en modifiant de façon radicale le paramétrage de base de notre société, de nos façons de produire et de consommer, pour repartir sur de meilleures fondations. Ce reset, ou ce “reboot” si l’on préfère un terme plus informatique, se nourrirait de la conviction très largement partagée que la crise actuelle met à nu des défauts majeurs de nos sociétés (aveuglement environnemental, négligence envers des professions essentielles, culte du progrès utile au détriment du progrès subtil), qui ne peuvent être corrigés qu’en recommençant autrement. Si l’on ne le fait pas, les fragilités actuelles risqueraient de s’accroître encore, rendant la prochaine crise, inanticipable par nature, plus violente encore.

Face à cette option du “reset”, les partisans des “recettes” ont aussi de solides arguments. Ces gigantesques flottes d’avions cloués au sol, si bien rangés en chevron qu’on croirait des jouets, devront revoler un jour, les ventres pleins de kérosène, sans quoi la crise sociale prévue serait pire encore. Les entreprises, disent ces mêmes partisans, doivent le plus tôt retrouver leur cadence habituelle, augmentée même pour rattraper le “retard”, et tous les points de croissance perdus doivent rapidement être retrouvés, sans quoi il y a à craindre pour nos États, et donc nos écoles, systèmes de santé, services et infrastructures. Sans recettes, point d’impôts, et partant, des difficultés inédites. Pour les partisans du retour aux recettes d’avant, l’ “après” rêvé serait un business as usual. Et point n’est besoin de l’interpréter au moyen de grands appareils idéologiques anti-capitalistes : pour le tenancier d’une pizzeria, ce business habituel, c’est simplement vendre des pizzas.

Beaucoup de contradiction

Entre “reset” et recettes, on le voit, le débat est vif. Or le fait est qu’il est également interne aux individus. Les deux camps ne correspondent en effet pas uniquement à deux franges sociologiquement distinctes (même si, évidemment, les noyaux radicaux des partisans de chacune de ces positions appartiennent à ces groupes différents), mais peuvent également coexister chez la même personne. Chez bien des gens, en effet, l’on trouve un peu de reset, un peu de recettes, et donc beaucoup de contradiction : nombreuses sont les personnes qui jugent que le “reset” serait l’option la plus juste pour faire face aux inégalités et la plus nécessaire pour la planète, mais qu’il n’est pas réaliste de se priver des recettes, même de celles des compagnies aériennes… C’est la quadrature du cercle. Les théoriciens de l’environnementalisme ont depuis longtemps analysé cette contradiction interne, qui peut être douloureuse, sous le nom de value gap, c’est-à-dire de fossé des valeurs, ou si l’on préfère de discordance entre ce que l’on professe et ce que l’on fait. D’une part, les valeurs : sauver la terre, consommer et agir équitablement, travailler avec un idéal du bien commun. D’autre part les faits, car enfin il serait tout de même dommage de se priver de ce voyage en avion en Sicile, et puis franchement, pourquoi se refuser les fraises en été, et les peu onéreux t-shirts façonnés au Vietnam ? La même personne, au cours de la même journée, saute allègrement de part et d’autre de ce fossé, démentant ses discours par ses actions. Elle manifeste pour la sobriété énergétique et transfert en même temps des méga-octets de vidéos futiles… Ne la blâmons pas trop, car cette personne, c’est l’immense majorité. Les cohérents avec eux-mêmes, très rares, sont aux extrêmes, tellement auto- centrés qu’ils ne saisissent plus les enjeux globaux. Les incohérents, oscillant entre désir et réalité, pris dans l’hyper-complexité du système, tentent de ne pas être trop contradictoires, sans se faire cependant d’illusion.

Le value gap entre mentalités et réalité est exacerbé par la crise actuelle ; il est même en train de changer de nature. Les mentalités ont évolué très vite, vu les effets positivement ressentis de la diminution de la pollution, du bruit et de la frénésie, et surtout vu le face-à-face avec la fragilité de la vie, et donc du système naturel qui la rend possible. Et d’autre part, du côté de la réalité, on prend conscience que le système politique n’est pas impuissant, et qu’il peut même, par des décisions très lourdes, commander au pays ce qui aurait semblé impossible. Ceci laisse augurer pour l’après que les mentalités de transition pourraient peser davantage sur les choix futurs. Mais pour autant, ne nous leurrons pas : aucun “reset” n’est possible car la complexité technoéconomique de notre système – qui fait aussi, quoi qu’on dise, sa robustesse – ne permet pas de changements radicaux et magiques. Des soins de santé performants supposent de la recherche de pointe, des réactifs, des échanges mondiaux, beaucoup de plastique jetable, parfois des marqueurs nucléaires… Tout est mêlé, entrelacé dans notre système hyper-complexe, impossible à faire brusquement dévier de sa trajectoire. Ce dernier ressemble à un immense paquebot qui ne peut tourner que de quelques degrés à la fois, s’il veut ne pas gîter.

Un poids institutionnel plus important pour les experts

Cependant, même sans avoir piloté de paquebot dans sa vie, l’on peut comprendre qu’un de ces grands navires tourne mieux quand il va à vitesse très réduite. C’est ce que l’on appelle une manœuvre, et c’est comme cela qu’il faut voir l’après. Il y a là une fenêtre d’opportunité pour des décisions plus franches, avant que la vie comme elle va ne reprenne son cours et n’impose son principe de réalité, aux désirs alors interprétés comme des velléités. Or, pour que ce temps soit fructueux, il importe de ne pas laisser tout le poids des décisions sur les épaules des seuls individus, car ils pèsent trop peu face à la complexité du système. Même les individualistes les plus farouches peuvent le comprendre : ce ne sont pas les seules habitudes de consommation d’une personne qui peuvent avoir un impact ; ce ne sont pas les décisions personnelles de privilégier le train plutôt que l’avion qui peuvent entraîner une transition énergétiques. Elles y contribuent, mais à titre d’expression de mentalité plus que de changements structurels du système hyper-complexe.

Ces derniers ne peuvent venir que d’institutions. Et c’est d’elles que l’on manque en la matière. Dans la théorie du value gap, l’individu est seul face aux réalités technoéconomiques : la contradiction vient de cette disproportion. Il n’y a pas, entre ces deux instances, une médiation institutionnelle qui, forte d’une expertise scientifique des nécessités de transition, éclaire le politique qui décide en assurant la compatibilité des différents intérêts. On voit qu’en cas de crise, comme actuellement, ces groupes d’experts scientifiques sont décisifs partout sur la planète. Pourquoi alors, dans le prélude d’une crise environnementale à venir, ces groupes d’experts, auxquels doivent se joindre des représentants de la société civile et des économistes, n’auraient pas d’ores-et- déjà un poids institutionnel plus important ? Il ne faudrait pas attendre qu’il soit trop tard pour les écouter. Ils ne peuvent se contenter de jouer les pompiers, lorsqu’il est trop tard. C’est dès aujourd’hui qu’il conviendrait de développer des instances capables de qualifier et de disqualifier des pratiques et des techniques en fonction de leur impact sur la “qualité de vie” des individus. Il semble qu’en demandant un plan de relance “vert”, une dizaine de ministres européens de l’environnement (auquel manque la signature de la Belgique…) veuille aussi aller vers là. Cet après-crise n’est-il pas finalement l’occasion de prendre des décisions intelligentes, dans l’ “avant” d’une autre crise ?

Philosophe