Philosophe

Journal d’un philosophe confiné

J

jours 22 et 23 – 8 et 9 avril 2020

Les nouveaux réseaux de la mort

Mourir, les femmes et les hommes le font depuis toujours. La chose est d’une tristesse infinie, mais fait partie des termes du contrat qui nous est imposé sous le nom de « condition humaine ». A force, on s’y est habitué. Il faut dire que les révoltes contre la phase mortelle de l’existence n’ont pas eu de résultats très probants. Sous le nom de philosophie, on a développé depuis longtemps un corpus de conseils résignés visant à « apprendre à mourir », puisque c’est là le centre de l’apprentissage de la sagesse. Leur efficacité est avérée, mais concerne davantage la vie elle-même et les bonheurs que l’on peut y voir naître, que le moment ultime lui-même qui, avec ou sans sagesse, est le lot commun. Que l’on ait ou non médité, Platon n’empêche la vertigineuse solitude du dernier souffle. Quant à la médecine, sans pouvoir gommer l’occurrence fatale ni lui donner un sens, elle l’a retardée, a évité qu’elle ne survienne pour des broutilles et a cherché à atténuer l’absurde cortège de douleurs qui l’accompagne parfois. Mais son pouvoir s’arrête là. Quoi qu’en ait dit certains transhumanistes en leurs jours les plus optimistes, c’est toujours l’odieuse faux qui a le mot de la fin, et irréversiblement.

On cache davantage la mort qu’avant

Très étudiée quant à ses conditions, toujours aussi mystérieuse dans son absurdité, la mort fait partie du paysage. On la cache certes davantage qu’auparavant, où elle s’affichait sur toutes les places, crucifiée ou non, et s’invitait plus tôt dans les vies, plus absurdement encore. Cette pudeur a ses raisons, et l’on peut comprendre une société qui préfère qu’elle se fasse discrète, et qu’elle hante les cimetières et les lieux spécialisés, plutôt que les centres des villes où l’on s’occupe plutôt à vivre, ce qui n’est déjà pas facile. Mais discrète ou pas, la mort est connue, prévue, assurée par les compagnies d’assurance elles-mêmes qui

disposent à son sujet de statistiques précises. Et d’habitude, ce n’est pas parce qu’elle frappe qu’on met le monde à l’arrêt. En temps ordinaire, sa régularité fait de l’événement le plus aberrant, métaphysiquement parlant, une occurrence malheureusement prévisible. Son scandale ne fait pas scandale en dehors des proches. Il se laisse enregistrer, voilà tout.

Cette camarde-là ne passera pas

Or ici, avec cette épidémie, les êtres humains semblent retrouver leur capacité de révolte. Il n’est pas normal qu’on meurt ainsi ! Et l’on met donc le monde à l’arrêt, pour tenter d’enrayer ce qui provoque l’hécatombe. La réaction est brusque, on pourrait presque la dire disproportionnée. Des millions et des millions de morts, l’an dernier, ne provoquèrent aucun remous. Aussitôt survenues, aussitôt normalisées dans les annales des peuples, elles n’émouvaient aucun statisticien. Mais pour ce qui nous occupe du matin au soir, le traitement est tout différent. Cette camarde-là ne passera pas, alors que toutes les autres, même aussi douloureuses, avaient reçu une sorte de laisser-passer.

Pourquoi ce traitement si différent ? Il y a d’abord, bien sûr, l’aspect quantitatif et exponentiel de la propagation du virus. C’est, à très juste titre, ce qui est répété de toutes parts : si l’on n’avait rien fait, le bilan aurait été bien plus dramatique encore. En termes de santé publique, cet aspect quantitatif est à ce point primordial qu’il suffit à clore le débat et à exiger le passage à l’action, c’est- à-dire le confinement. Mais ce n’est pas parce qu’un débat est clos que la réflexion doit s’arrêter. D’un point de vue philosophique en effet, deux autres considérations peuvent être avancées. D’abord, le fait qu’il s’agit d’une nouvelle manière de mourir. Pour une humanité qui pensait ne plus être surprise par une nature qu’elle a cherché à cartographier et à contrôler, c’est une sérieuse humiliation. Toutes les précautions n’ont pas suffit. Qu’un virus s’échappe d’un animal interdit à la vente pour migrer vers les corps humains, et voilà que le système de normalisation de la mort éclate. La nouveauté échappe au contrôle ; il reste de l’imprévisible. Or si l’homme aime beaucoup la nouveauté quand elle vient de lui, il la redoute quand elle vient de la nature. Cette leçon, qui vaut aussi pour le changement climatique, explique assez l’effroi actuel où résonnent les échos d’anciennes peurs : le monde n’est pas sous contrôle.

Un deuxième aspect peut expliquer le caractère différent de cette nouvelle façon de mourir. Il a trait aux réseaux. Depuis des décennies en effet, on chante les louanges des réseaux. Ils paraissent les catalyseurs de tout ce qui se fait d’intéressant dans ce monde : les contacts instantanés, la circulation en flux tendu, l’absence de centralisation, le caractère polymorphe des chaînes d’information, les vitesses, les accélérations, le nomadisme au sein du grand village mondial. On connaît ces poncifs. Dans combien de séminaires n’a-t-on pas chanté les louanges du réseau, des décloisonnements et des disruptions ? C’est le sens commun de l’époque, mis en langage rentable. Or que voit-on, sinon que cette pensée du réseau s’applique parfaitement à ce Covid-19 : connexion, contact, puissance exponentielle, multiplicité des chaînes de transmission, itinérance… Il pourrait être le symbole inversé de la pensée des réseaux, sa face sombre. Car évidemment, à l’idéologie des réseaux-sauveurs-du-monde, c’est ce qu’il fallait objecter : mais que transportent-t-ils, vos réseaux ? Et pour preuve qu’il y a congruence entre la dissémination réticulaire de l’épidémie et l’organisation également réticulaire du transfert d’information, il est intéressant de remarquer que c’est précisément à d’autres réseaux que l’on fait appel pour contrôler la propagation du virus : les réseaux de téléphonie. Ce seront eux qui permettront de dire si telle personne égale un portable ET un virus ou un portable SANS virus, comme si portable et virus étaient devenus les deux attributs déterminants du sujet contemporain.

La mondialisation n’est pas responsable

Soit dit en passant, ceci montre aussi que le problème n’est pas, comme on l’a prétendu, la mondialisation. Les pestes médiévales voyageaient déjà à travers le monde, mais plus lentement. La mondialisation a certes bien des travers. Mais ici, c’est plutôt l’idéologie du réseau qui est vivement mise en question ; et c’est une pensée anti-réseau qui préside à ce que nous vivons, avec les injonctions de confinement, d’immobilisation, d’absence de contacts, de méfiance envers l’autre. Nous venons d’être déconnectés.

Un mot, pour finir, sur la mort mauvaise et sa douleur. Car en elle aussi – et c’est peut-être ce qui sidère les imaginaires contemporains -, on retrouve cette face sombre des réseaux. Formatage, passivité, grégarité, synchronicité : on a l’impression que l’appartenance d’une mort à un réseau de cas semblables à travers la planète compte plus que le fait qu’une personne doive dire adieu à ce qui lui a été le plus cher. La mort en réseau n’a plus rien de personnelle. Elle s’anonymise sans pouvoir se préparer ; elle survient dans la solitude d’une maison de retraite ou parmi les respirateurs en surchauffe. Là est la tristesse. Car c’est pourtant la seule chose qui puisse rendre l’idée de la mort supportable : qu’elle soit aussi le dernier moment de passation de la part d’humains dont la grandeur, plus forte que la mort, est de pouvoir transmettre ce qu’ils aiment.

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